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RONDE SUR LE BIEN PUBLIC MONDIAL ET L'UNESCO
Texte introductif par Philippe Quéau
Le concept de "bien public
mondial" est extrêmement puissant. Il fournit un socle théorique pour une action
collective de la communauté internationale, dans lintérêt supérieur de
lhumanité et pour le bien de tous. Il peut servir de fondement à une volonté
générale mondiale. Il peut être utilisé pour contrebalancer la perte dinfluence
relative des puissances publiques par rapport au triomphe du marché. Le principal
problème du bien public est que sil profite à tous, personne en particulier ne se
sent tenu responsable de sa préservation, de son bon usage, ou de son augmentation. Bien
au contraire, le bien public est victime dune tragédie systémique.
En effet, les problèmes systémiques
globaux, les "maux communs", ont un caractère tellement transnational que
lon ne peut guère les analyser en termes nationaux. Les critères employés pour
évaluer les coûts et les bénéfices locaux perdent rapidement de leur sens et de leur
pertinence sils sont employés à léchelle globale. La "gouvernance
globale" pose ainsi de redoutables problèmes déquilibre entre les
revendications des situations locales les plus diverses et lexigence dune
stratégie commune à lensemble de lhumanité.
Quest-ce quun bien public
mondial?
Il est utile de distinguer parmi les
biens publics ceux qui sont "naturels" de ceux qui sont volontairement créés
par lhomme, et de ceux qui sont le résultat immanent de la société.
Il y a de nombreux biens publics
naturels. Ainsi les fonds marins ont été proclamés "patrimoine commun de
lhumanité" par la convention sur le droit de la mer du 10 décembre 1982. La
notion de "patrimoine commun de lhumanité" est aussi employée à propos
de la Lune et des corps célestes dont les "ressources naturelles constituent le
patrimoine commun de lhumanité", selon le Traité de lespace.
Les biens publics naturels comme la
couche dozone, la nappe phréatique ou la stabilité climatique posent
essentiellement le problème de leur pérennité à long terme, sous leffet de
lactivité des hommes. Comme ils sont non renouvelables et que lactivité de
lhomme tend à les détériorer ou à les consommer sans retour, la question
politique principale est de réguler leur sur-utilisation.
Les biens publics créés par
lhomme comprennent le patrimoine culturel de lhumanité, les connaissances
scientifiques et pratiques, les principes ou les normes du droit international, les poids
et mesures, les standards des infrastructures transnationales, comme les protocoles
déchanges (TCP/IP, HTML) dInternet. Pour ce type de biens publics, le défi
politique principal est en fait leur sous-utilisation, surtout par les plus
défavorisés. Par exemple, le patrimoine mondial des connaissances, y compris les
inventions tombées dans le domaine public ou non-protégées par des brevets, constitue
un ensemble dinformations dispersées, malaisé daccès. Ce patrimoine
représente une richesse potentielle considérable, gratuite et libre daccès. Mais
ceux qui auraient le plus davantages à pouvoir sorienter dans cet ensemble
dinformations et de connaissances sont aussi ceux qui sont le plus privés de moyens
matériels ou intellectuels de le faire.
Le cas du génome humain est
intéressant. Est-ce un bien public naturel, patrimoine commun et inaliénable de
lhumanité, simplement "découvert" par la recherche, ou bien est-ce un
bien "inventé" par lhomme et donc appropriable, comme voudrait nous le
faire croire la firme Celera?
Il y a enfin les biens publics créés de
façon immanente par la société, par exemple la paix internationale, la stabilité
financière mondiale, les normes culturelles universelles encourageant la coopération
sociale et internationale. Ces biens publics sont bien réels mais ils sont
"immanents", intangibles, et donc toujours tenus en quelque sorte pour acquis,
pour allant de soi, ou alors comme étant hors de portée de laction des personnes
ou même des Etats. De fait ces biens publics sont bien moins partagés que lon
pourrait croire, ils sont toujours insuffisamment disponibles à léchelle globale.
Létat du monde en témoigne bien assez clairement. Là aussi, il faut noter ce
paradoxe que ces biens sociétaux sont dautant plus précieux, ils prennent
dautant plus de valeur pour chacun que plus de gens en jouissent. Tout le monde a un
intérêt objectif à les développer, et pourtant on est bien obligé de constater
quils ne sont pas fournis à hauteur de la demande latente.
Deux critères caractérisent en théorie
la notion de bien public:
l "universalité" et
l "inépuisabilité", ou, plus techniquement, la non-exclusivité
("non-excludability") et la non-rivalité de lusage
("non-rivality").
L "universalité" des
biens publics se réfère à leur accessibilité. Un bien est universellement accessible
sil est disponible pour lhumanité entière, y compris les générations
futures. Tout le monde en profite effectivement ou peut en profiter théoriquement.
L "inépuisabilité"
dun bien public se réfère à son abondance. Un bien "infini" permet en
théorie à tous den tirer profit sans jamais lépuiser. La consommation
dun bien public inépuisable par un consommateur particulier ne se traduit pas par
un manque pour les autres consommateurs potentiels. Il ny a pas de
"rivalité" de lusage.
Les biens qui sont inépuisables mais
non-universels, cest-à-dire qui peuvent être socialement ou techniquement
réservés à la consommation dun groupe particulier sont appelés parfois des
"biens de club" ("club goods"). Ce sont des biens pouvant être
exclusifs (par exemple, la faculté davoir accès à un réseau public comme
Internet est un bien public inépuisable mais cependant exclusivement réservé à ceux
qui ont les moyens de se raccorder). Les biens universels mais épuisables sont
considérées comme des fonds communs, aux ressources limitées ("pool goods").
Par exemple, les places disponibles pour le positionnement des satellites sur une orbite
géostationnaire.
En pratique, on trouve tout un spectre de
biens publics, plus ou moins universels, et plus ou moins inépuisables.
Par exemple, Internet est comme chacun
sait un outil puissant daccès aux informations mais son usage reste limité aux
personnes déjà alphabétisés, et capables de maîtriser les fonctions de navigation.
Les problèmes dillettrisme, de coût élevé des matériels, de barrières
linguistiques limitent considérablement luniversalité de cet outil. Ceci est
dautant plus regrettable que les biens publics de ce type, basés sur des réseaux
ou des normes, se caractérisent par le fait que chaque utilisateur supplémentaire, bien
loin de diminuer la valeur globale du bien commun, contribue à laugmenter en fait.
Plus le réseau saggrandit plus il prend de la valeur pour tous ses utilisateurs.
Le déficit duniversalité
daccès à Internet devrait donc être interprété comme un coût intrinsèque
supporté dune part par la communauté des utilisateurs actuels, qui ignorent tout
le bénéfice quils retireraient dune universalité effective, et dautre
part par les non-utilisateurs, privés de laccès à une ressource publique de
grande valeur, mais dont ils nont pas lusage.
Les "maux communs"
Il existe aussi des "maux
communs", qui résultent de labsence ou de linsuffisance de biens
publics. De même que la santé est un état naturel, qui passe par là-même inaperçue,
alors que la maladie est un fait patent, douloureux, de même les biens publics restent
souvent méconnus et impalpables, jusquau jour où ils commencent à manquer. En
revanche, les maux communs ont des effets bien visibles, bien concrets. Les politiques ont
tendance en conséquence à se focaliser bien plus sur latténuation ou la
réduction des maux communs, que sur la production ou la préservation des biens publics,
tenus pour acquis, semblant aller de soi, et ne méritant pas lurgence dune
attention personnalisée. Un tel biais peut conduire à léchelle globale au choix
du "plus petit commun dénominateur", à la limitation de la coopération
internationale au strict minimum nécessaire pour éviter les désastres les plus
imminents.
Problèmes du bien public
Lexistence dun bien public,
et cest là un véritable paradoxe, peut produire des injustices structurelles, et
des problèmes difficiles déquité de gestion. Plus un bien est "commun",
plus il semble mal défendu par les opérations "spontanées" du marché ou du
système international.
Relevons trois problèmes classiques:
-le "profiteur" (ou
"louvrier de la onzième heure"),
-leffet "Matthieu"
-le "dilemme du prisonnier".
Le paradoxe du "profiteur" (en
anglais : "free rider") est le suivant. Lorsquun bien commun est créé
par quelques-uns, il profite à tous, par définition, sans que les profiteurs
naient eu à supporter leur "juste part" des coûts. Par exemple, le
fardeau de la paix internationale peut être concentré sur un pays dominant, ce qui
avantage les pays "alignés". Cela induit un avantage politique pour le pays
dominant et un avantage économique comparatif pour les "alignés" qui peut à
la longue miner les bases mêmes du bien commun qui les fondent. Hume disait déjà que la
coopération entre les citoyens à propos du bien commun se heurterait à la tentation des
individus de se reposer sur les autres du fardeau collectif. Garrett Hardin reprit cette
thématique dans son essai fameux, "The Tragedy of the Commons". En théorie
économique, on donne le nom d "externalité négative" à ce phénomène.
Cest ce qui se passe quand un individu, une firme ou un acteur social ne supporte
pas tous les coûts dune action entreprise, mais les fait assumer par dautres.
Lexternalité peut aussi être dite "positive", quand les bénéfices
dune action ne rejaillissent pas seulement sur lentrepreneur, mais profitent
à dautres, nayant pris aucune part à laffaire.
Leffet "Matthieu" met en
évidence le fait que les "riches" peuvent avoir un avantage relatif plus
important que les "pauvres" à tirer parti de certains biens publics. Ainsi les
prairies communales profitent relativement plus aux possesseurs des plus gros troupeaux.
Aujourdhui les "prairies" sont mondiales: il sagit par exemple de
lexploitation de la haute mer, de lespace, des fréquences hertziennes,
évidemment réservée à ceux qui ont de gros moyens pour ce faire. Les riches ont plus
dopportunités de tirer avantage et bénéfices des biens mis gratuitement à la
portée de tous. Plus on a de richesses et davantages, plus on profite des biens
publics. Celui qui na pas accès à Internet, comment pourrait-il bénéficier des
immenses ressources gratuites dinformations disponibles en ligne?
Le "dilemme du prisonnier"
illustre le fait quun manque dinformation réciproque ou une coordination
insuffisante entre plusieurs partenaires conduit à des comportements néfastes pour tous,
et donc à une non-optimisation du bien public. Le dilemme du prisonnier se définit par
une petite histoire. Deux prisonniers, complices dun forfait, sont interrogés
séparément. Si aucun navoue, ils écoperont dune année de prison. Si
lun avoue, mais pas lautre, celui qui avoue sera libéré et lautre
recevra une sentence maximale de cinq ans. Si tous les deux avouent, ils recevront tous
les deux une peine de trois ans. Il est clair que le choix des individus confrontés à un
tel "dilemme" gagnerait beaucoup à une concertation et une entente préalable
(agrémentée dune réelle dose de confiance réciproque
). Sil ny
a pas eu de concertation préalable, on peut sattendre que chaque prisonnier fasse
une impasse sur la réaction de lautre. Leurs deux réactions "égoïstes"
produisent alors un résultat globalement désavantageux au lieu de minimiser les années
de prison. Cette petite parabole sapplique, toutes proportions gardées, au bien
public mondial. La gestion dun bien public a besoin dinformation mutuelle et
de confiance entre les protagonistes.
Le paradoxe du profiteur, leffet
Matthieu et le dilemme du prisonnier montrent toute limportance de la médiation et
de la régulation des biens publics, et donc de la définition de ce qui représente le
mieux "lintérêt supérieur mondial". Comment clarifier les critères
identifiant les biens publics, ainsi que leur affectation? Qui doivent en être les
bénéficiaires prioritaires?
Comment peut se former une "volonté
générale" à propos des biens publics?
Ce nest pas seulement une question
de justice et de démocratie à léchelle planétaire mais aussi de justice
inter-générationnelle. Les biens communs inter-générationnels sont nombreux:
biodiversité, équilibre écologique global, préservation de la couche dozone,
développement de normes culturelles et civilisationnelles encourageant la coopération.
Proposition de principes pour la défense
des biens publics mondiaux
Principe dinaliénabilité.
Les biens publics sont inaliénables. Il
est ainsi impossiblité de laisser privatiser les biens publics.
Principe dintérêt mondial ou
principe de subsidiarité.
Lexercice de la souveraineté sur
les biens publics mondiaux relève de la communauté mondiale, qui est composée de
personnes, et non dEtats (retombée de la philosophie du Jus Gentium). Toute
personne devient en naissant co-propriétaire de limmense domaine public mondial.
Cest un nouveau droit de lhomme à proclamer. Toute personne est ainsi
légitimement assurée de pouvoir participer à la gestion des biens publics mondiaux.
La "justice sociale mondiale"
est le bien commun mondial par excellence.
Rôle de lUNESCO
-Sattacher en priorité à
défendre les biens publics menacés et à développer laccès aux biens publics
sous-utilisés.
-Mettre en place un "Comité mondial
des biens publics mondiaux" (World Committee on Global Public Goods), chargé
dune réflexion sur les mécanismes de financement des biens publics mondiaux
relevant du mandat de lUNESCO (exemple: utilisation des surplus budgétaires de
lOMPI pour financer une bibliothèque mondiale des savoirs gérée par
lUNESCO).
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